Existe-t-il des émotions positives et des émotions négatives?

On constate aujourd’hui l’existence d’un discours qui propose d’abolir la distinction entre émotions positives et négatives. Il n’y aurait pas d’émotions négatives au sens de « mauvaises », ni d’émotions positives au sens de « bonnes ». Toutes les émotions auraient leur valeur, leur fonction et leur utilité. Il faudrait toutes les accueillir, les accepter comme des signaux de notre rapport au monde. Il n’y aurait pas à juger ses émotions et à leur donner une signification morale.

A vouloir tout déconstruire, on risque de perdre la boussole.

Depuis Aristote, on définit une émotion comme un état de plaisir ou de peine. Par conséquent, quoi de plus normal que de considérer ce qui procure du plaisir comme quelque chose de positif et ce qui procure de la peine comme quelque chose de négatif. Tout homme recherche le plaisir et fuit la souffrance.

Mais il y a plus. Les émotions qui procurent du plaisir maintiennent et améliorent la santé, tant morale que physique, alors que les émotions qui procurent de la peine la détériorent et la minent. De ce fait, les premières allongent la vie, les secondes l’écourtent. Il y a donc tout lieu de qualifier les émotions de la joie, de l’admiration ou de la gratitude d’émotions « positives » tandis que les émotions de la tristesse, de la colère, de la peur, de la honte, du mépris, du dégoût, de la culpabilité et de l’envie d’émotions « négatives ». Les premières caractérisent le bonheur ; les secondes, le malheur. Ces dernières sont mêmes à l’origine des états pathologiques, névrotiques et psychotiques. Dans Les contes de Canterbury, George Chaucer abordait déjà cette question. « Rappelle toi la parole de Jésus Ben Sira[1] : « Celui qui est de cœur joyeux et content voilà qui le maintiendra en forme dans sa vieillesse, mais un cœur affligé ne peut que dessécher les os ». Donc, d’après lui, le chagrin de l’âme tue bien des gens. Salomon a cette comparaison : de même que les mites dans la toison du mouton détériorent l’étoffe, ou que les vermisseaux pourrissent l’arbre, de même le chagrin abîme le cœur »[2]. La joie permet donc de vivre vieux, la tristesse, de mourir jeune. Spinoza mettait en avant une autre propriété des affects, celle d’influencer notre puissance d’agir. Les passions joyeuses l’augmentent, alors que les passions tristes la diminuent. Autrement dit, les premières nous rendent puissants, les secondes, impuissants. Ce qui constitue un nouvel argument pour qualifier les premières de positives et les secondes de négatives.

Une bonne intelligence émotionnelle peut donc se définir comme la faculté de dissiper ses émotions négatives et de stimuler ses émotions positives. Ce faisant, elle permet de rester jeune et de ne pas vieillir. Le développement d’une bonne intelligence émotionnelle agit donc comme un bain de jouvence.

 


[1] Ben Sira est un érudit juif qui écrivit un des livres poétiques de l’Ancien Testament, le Siracide, appelé aussi Ecclésiastique.

[2] George Chaucer, « Mellibée », in Les Contes de Canterbury.