La gratitude: maladie de chien non transmissible à l’homme?

 

La gratitude du chien est légendaire. Dans l’Odyssée, quand Ulysse revint à Ithaque après vingt ans d’absence, son chien Argos le reconnut et mourut aussitôt. « Lorsqu’il aperçoit Ulysse, il agite sa queue en signe de caresses et baisse ses deux oreilles ; mais la faiblesse l’empêche d’aller à son maître. (…) le fidèle Argos est enveloppé dans les ombres de la mort dès qu’il a revu son maître après vingt années d’absence ! » (Chant XVII). Les Japonais ont honoré la fidélité d’un chien envers son maître en lui érigeant une statue. A Tokyo, à la sortie de la gare de Shibuya, se dresse la statue du chien Hachiko qui, dix ans durant, vint attendre tous les soirs le retour de son maître défunt. La patience et la fidélité de ce chien émurent les passants. Un article fut écrit sur lui dans un grand journal japonais et il devint célèbre dans tout le Japon. En 1934, neuf ans après la mort de son maître, on inaugura une statut de bronze en son honneur et en sa présence. Cette statue est aujourd’hui un point de rendez-vous pour les Tokyoïtes.

La gratitude du chien envers son maître n’est pas seulement éternelle, elle est aussi inconditionnelle. J’entendis un jour un vagabond s’exclamer : « Mon chien reste près de moi même si je pue !». Avis donc, semblait-il nous dire, à vous frères humains, qui vous éloignez de moi dès que j’approche parce que je sens mauvais. Cette indéfectible gratitude du chien explique sans doute que les gens de la rue trouvent du réconfort en sa compagnie, alors même qu’il est une source d’encombrement et de dépenses.

L’homme vaudrait-il donc moins qu’un chien sur le plan de la gratitude ?

Alors que je présentais mon modèle d’intelligence émotionnelle à un chef d’entreprise et que j’abordais l’émotion de la gratitude, celui-ci m’interrompit en ces termes : « Que pensez-vous de cette formule : « La gratitude est une maladie de chien non transmissible à l’homme » ? Je restais interloqué quelques secondes. Il ajouta : « Vous croyez vraiment à la gratitude ? Ce n’est pas mon expérience ».

J’ai recherché d’où pouvait provenir cette formule. Il semble que l’on puisse l’attribuer à Antoine Bernheim, ancien dirigeant d’entreprise et banquier français ayant notamment soutenu l’ascension de Bernard Arnault, Vincent Bolloré et François Pinault. Sa formule favorite était : « La reconnaissance est la seule maladie du chien non transmissible à l’homme. » Cette formule semble, en effet, taillée sur mesure pour un homme que sa nécrologie dans le Figaro présente comme un « ogre insatiable » et « le Gargantua de la finance ».[1]

Cette formule ne peut que séduire dans le monde des affaires car elle traduit bien son scepticisme à l’égard de la gratitude. Les arguments imparables ne manquent pas. Dans un séminaire que j’animais devant un auditoire de chefs d’entreprise, l’un d’eux m’interpella ainsi : « La gratitude, la gratitude, vous faites un cadeau à vos employés, la première année, vous recevez de la gratitude. Mais après, ça devient un acquis social ! ».

On ne peut le nier, il s’opère en nous une mystérieuse alchimie qui transforme le don reçu en dû. On observe cela dès le plus jeune âge. De ce fait, cette vision pessimiste de la gratitude n’est pas l’apanage des chefs d’entreprise et du monde des affaires. Mark Twain affirmait par exemple : « Si vous recueillez un chien affamé et que vous le rendez prospère, il ne vous mordra pas. C’est la principale différence entre un chien et un homme »[2].

On pourrait penser que ce sont les religions qui nous intoxiquent avec la gratitude, à commencer par le christianisme. Ce n’est pas tout à fait exact. L’Evangile évalue avec une précision quasi-scientifique le niveau de gratitude des hommes ; et il l’estime à 10%… Dans le fameux épisode de la guérison des dix lépreux, Jésus s’étonne qu’un seul soit venu le remercier : « Les dix n’ont-ils pas été guéris ? Et les neuf autres, où sont-ils ? » (Luc, 17:11-19). Un homme sur dix fait preuve de gratitude. On pourrait ainsi extrapoler que nous ne ressentons que 10% de la gratitude que nous devrions ressentir compte tenu de tous les dons reçus. Notre gratitude n’est pas à la hauteur ; elle s’émousse ou est émoussé.

Personne donc n’est dupe, pas plus l’homme d’affaires, l’écrivain que le prêtre : la gratitude est une denrée rare chez les êtres humains. Nous avons une faculté extraordinaire d’oubli des dons reçus. Le moraliste John Petit-Senn disait : « Nous remercions humblement tous ceux qui nous aident à gravir une position sociale ; mais une fois parvenus, nous en rendons grâce à notre seul mérite »[3]. Pourquoi tend-on à s’attribuer des mérites que l’on n’a pas et à priver de notre gratitude ceux qui ont permis notre ascension ? Parce que l’on refuse de se sentir redevable, en dette à l’égard d’autrui, on refuse de reconnaître avoir dû dépendre des autres, avoir été en position de faiblesse et d’infériorité vis-à-vis d’eux. On veut donc nier avoir eu besoin de leur pouvoir et de leur supériorité. Le déni du réel est une défense propre à l’envieux. L’émotion principale qui chasse la gratitude est l’envie. L’envieux est ingrat. Ce qui gêne l’envieux dans la gratitude c’est l’infériorisation qu’elle implique. C’est aussi l’envie qui est à l’origine de l’alchimie qui transforme le don reçu en dû, car le don reçu met en position d’infériorité, le dû, en position de supériorité.

N’existe-t-il pas des croyances propres au monde des affaires qui tendent à neutraliser la gratitude, à la rendre improbable, au point qu’elle semble y revêtir un caractère angélique ou utopique ? On peut en relever au moins deux.

La première est que le monde des affaires, sous influence américaine, a pour mythe fondateur la figure du « self-made-man ». Le self-made-man est l’homme qui s’est fait tout seul, qui s’est élevé à la force du poignée, qui a réussi ou fait fortune par son propre mérite. Cette figure occupe l’esprit de bien des startupers, créateurs ou dirigeants d’entreprise, mais aussi celui de bien des salariés. Nombreux sont ceux qui croient devoir leur réussite professionnelle et leur fortune uniquement à leur travail, leurs efforts et leurs sacrifices. Combien peuvent dire : « Moi je ne dois rien à personne, ce que je possède, je l’ai gagné à la sueur de mon front » ? Si tel est le cas, la gratitude semble n’avoir aucune place dans la vie professionnelle. La figure du self-made-man tend donc à masquer tout ce que l’on doit aux autres dans notre réussite professionnelle. Ici, l’enseignement des spiritualités peut nous aider à redescendre sur terre. « Qu’as-tu que tu n’aies reçu ? Et si tu l’as reçu, pourquoi te glorifier comme si tu ne l’avais pas reçu ? » (I Corinthiens 4, 7).

La deuxième consiste à penser que les rapports dans le monde des affaires sont médiatisés uniquement par le contrat et reposent exclusivement sur la logique du donnant-donnant. De ce fait, la logique du don y paraît impossible et, par conséquent, la gratitude également, sinon à une échelle insignifiante. Pour que la gratitude puisse surgir dans les relations de travail et d’affaires, il faudrait sortir de la logique contractuelle du donnant-donnant, ce qui paraît utopique. Le monde du travail et des affaires est le monde des mercenaires, pas des volontaires. Pourtant, nombre d’études tendent à montrer que la principale motivation au travail n’est pas le salaire, ce qui laisse entendre que la plupart des gens ne se voient pas comme des mercenaires au travail. Ils y recherchent autre chose et s’y épanouissent pour d’autres raisons, dont la capacité de se donner et de se rendre utile n’est pas la moindre. Ils s’y comportent donc aussi en volontaire. La gratitude y a donc toute sa place. La meilleure preuve est que tout le monde semble regretter son absence et déplorer que l’on s’y comporte uniquement en mercenaire.

Ce que l’on regrette implicitement, c’est la manifestation de son immense pouvoir sur le bien-être et la motivation au travail, sur le management et le leadership, sur la cohésion et l’esprit d’équipe, sur les problèmes relationnels et la résolution des conflits, sur la résistance au changement, sur la communication et la négociation et même sur la créativité et l’innovation. Car lorsque la gratitude se manifeste, tout devient possible : déplacer des montagnes, franchir tous les obstacles, vaincre les peurs. Elle agit comme une sorte de nitroglycérine: même à faible dose, elle dynamite tout. La scène finale du film Le cercle des poètes disparus en fournit une parfaite illustration. De jeunes adolescents trouvent le courage de surmonter leur peur par gratitude : ils osent monter sur des tables pour rendre hommage à leur professeur au cri de « Oh Captain ! my Captain ! », en dépit de la menace de renvoi. La gratitude produit des miracles. On ne peut donc la négliger. Elle est un ingrédient essentiel des rapports humains.

Une formation à l’intelligence émotionnelle doit consacrer une place importante à la gratitude, à plus forte raison dans le monde du travail.