L’intelligence émotionnelle et le poison de l’envie

L’intelligence émotionnelle n’a pas été inventée dans les années 1990 par John Mayer, Peter Salovey et Daniel Goleman mais au Xème siècle avant J.-C. par le roi Salomon. Lorsque Dieu demanda à Salomon ce qu’il désirait obtenir, celui-ci lui répondit : « un cœur intelligent ».

A Gabaôn, Yahvé apparut la nuit en songe à Salomon. Dieu dit: « Demande ce que je dois te donner. » (…) Donne à ton serviteur un coeur plein de jugement pour gouverner ton peuple, pour discerner entre le bien et le mal, car qui pourrait gouverner ton peuple, qui est si grand? » Il plut au regard du Seigneur que Salomon ait fait cette demande; et Dieu lui dit: « Parce que tu as demandé cela, que tu n’as pas demandé pour toi de longs jours, ni la richesse, ni la vie de tes ennemis, mais que tu as demandé pour toi le discernement du jugement, voici que je fais ce que tu as dit: je te donne un coeur sage et intelligent comme personne ne l’a eu avant toi et comme personne ne l’aura après toi. (1 Rois 3, 5-12)

Gouverner un peuple, rendre la justice et discerner le bien et le mal réclament un cœur intelligent. Pourquoi ? Parce que le cœur est le siège des émotions et des passions, qu’il est agité par elles et que celles-ci sont la cause de nos excès, de nos débordements et de nos injustices. Et il est une émotion qui, plus que toute autre, provoque nos excès, nos débordements et nos injustices : l’envie. Le Grand Robert de la Langue Française la définit comme un « sentiment de tristesse, d’irritation et de haine contre qui possède un bien que l’on n’a pas ». L’envie est, en effet, cette tristesse du bien d’autrui, cette colère rentrée au spectacle du bonheur d’autrui, cette souffrance de se sentir inférieur, diminué et impuissant. Elle conduit inévitablement à la haine, des autres et de soi.

Aussitôt après avoir reçu un cœur intelligent, Salomon est confronté à un cas connu sous le nom de « jugement de Salomon » qui lui vaudra une réputation de sage.

Alors deux prostituées vinrent vers le roi et se tinrent devant lui. L’une des femmes dit: « S’il te plaît, Monseigneur ! Moi et cette femme nous habitons la même maison, et j’ai eu un enfant, alors qu’elle était dans la maison. Il est arrivé que, le troisième jour après ma délivrance, cette femme aussi a eu un enfant; nous étions ensemble, il n’y avait pas d’étranger avec nous, rien que nous deux dans la maison. Or le fils de cette femme est mort une nuit parce qu’elle s’était couchée sur lui. Elle se leva au milieu de la nuit, prit mon fils d’à côté de moi pendant que ta servante dormait; elle le mit sur son sein et son fils mort elle le mit sur mon sein. Je me levai pour allaiter mon fils, et voici qu’il était mort! Mais, au matin, je l’examinai, et voici que ce n’était pas mon fils que j’avais enfanté! » Alors l’autre femme dit: « Ce n’est pas vrai! Mon fils est celui qui est vivant, et ton fils est celui qui est mort! » et celle-là reprenait: « Ce n’est pas vrai! Ton fils est celui qui est mort et mon fils est celui qui est vivant! » (1 Rois, 3, 16-22)

Cette situation est inextricable : deux femmes qui vivent sous le même toit et qui viennent d’accoucher se disputent le même nourrisson. En l’absence de tests ADN, il est impossible de savoir qui est la véritable mère. C’est parole contre parole. De plus, l’envie est l’émotion la plus difficile à mettre à jour, car la plus sournoise et la plus vicieuse. Le génie de Salomon est d’avoir trouvé un subterfuge pour faire accoucher l’envie, pour dévoiler l’envieuse. Et quel subterfuge ? Décider de couper l’enfant en deux…

Elles se disputaient ainsi devant le roi qui prononça: « Celle-ci dit: Voici mon fils qui est vivant et c’est ton fils qui est mort! et celle-là dit: Ce n’est pas vrai! Ton fils est celui qui est mort et mon fils est celui qui est vivant! Apportez-moi une épée », ordonna le roi; et on apporta l’épée devant le roi, qui dit: « Partagez l’enfant vivant en deux et donnez la moitié à l’une et la moitié à l’autre. » Alors la femme dont le fils était vivant s’adressa au roi, car sa pitié s’était enflammée pour son fils, et elle dit: « S’il te plaît, Monseigneur! Qu’on lui donne l’enfant vivant, qu’on ne le tue pas! » mais celle-là disait: « Il ne sera ni à moi ni à toi, partagez! » Alors le roi prit la parole et dit: « Donnez l’enfant vivant à la première, ne le tuez pas. C’est elle la mère. » Tout Israël apprit le jugement qu’avait rendu le roi, et ils révérèrent le roi car ils virent qu’il y avait en lui une sagesse divine pour rendre la justice. (1 Rois 3, 23-28)

La femme envieuse trahit son envie par ses paroles : « Il ne sera ni à moi ni à toi, partagez ». L’envieux n’a qu’une obsession : voir celui qui lui est supérieur être rabaissé à son niveau, peu importe les moyens à employer et ce qu’il en coûte. Dans Aurore, Nietzsche appelle les envieux « les destructeurs du monde » : « Celui-ci est incapable d’accomplir telle chose et finit par s’écrier plein de révolte : « Que le monde entier périsse jusque dans sa base ! » Ce sentiment odieux est le comble de l’envie qui voudrait déduire : « Parce que je ne puis pas avoir une chose, le monde entier ne doit rien avoir ! le monde entier ne doit pas être ! » [1]» Les Roumains ont un dicton. « Si ta chèvre meurt, la chèvre de ton voisin doit mourir ».

L’histoire de Salomon nous enseigne qu’une bonne intelligence émotionnelle est nécessaire à ceux qui ont à gouverner un peuple et que cette bonne intelligence émotionnelle doit servir avant tout à débusquer le poison de l’envie et à limiter autant que possible ses effets destructeurs. Cette leçon vaut évidemment pour un manager ou un chef d’entreprise. Une formation à l’intelligence émotionnelle doit accorder une place importante à l’émotion de l’envie.