Que nous faut-il pour admirer?

          Pour admirer, il nous faut remplir trois conditions. La première condition est d’être humain, la seconde, d’être exposé à des objets ou des sujets qui présentent une certaine perfection, une certaine qualité ou une certaine beauté, et la troisième, de ne pas être envieux. Nous remplissons tous la première, la seconde est remplie par nombre d’objets et de sujets autour de nous ; la troisième, en revanche, est branchée sur le courant alternatif.

L’Encyclopédie Diderot et d’Alembert définit l’admiration comme « le sentiment qu’excite en nous la présence d’un objet, quel qu’il soit, intellectuel ou physique, auquel nous attachons quelque perfection », le Littré comme « un sentiment excité par ce qui est beau, merveilleux, sublime », le Grand Robert de la Langue Française comme un « sentiment de joie et d’épanouissement devant ce qu’on juge beau ou grand ». L’admiration est donc une forme de joie devant une perfection, une beauté, une grandeur ou une supériorité. Elle conduit à l’amour du beau, du bien et du vrai.

L’admiration est une émotion proprement humaine. Dans Les Métamorphoses, Ovide faisait observer que l’homme jouit de cette faculté unique de tourner son regard vers le ciel : « l’homme, distingué des autres animaux dont la tête est inclinée vers la terre, put contempler les astres et fixer ses regards sublimes dans les cieux » (I, 76-88). Malraux portait son regard vers les grands hommes mais ne disait pas autre chose : « Pourquoi me souvenir de César, pourquoi m’intéresser à Nehru, à Mao ? Mais enfin, l’une des plus hautes qualités d’un homme qui n’est pas un animal, c’est d’être capable d’admiration. Si vous préférez admirer Gandhi plutôt que Nehru, je n’ai pas d’objection. [1]» Aussi loin que l’on puisse remonter dans l’histoire des hommes, on peut déceler des traces de l’admiration humaine. L’historien de la préhistoire André Leroi-Gourhan exprime son étonnement que les premiers hommes aient eu le souci de fabriquer de beaux objets : « C’est encore un paradoxe : maintenant que l’on connait le niveau physique, sinon le niveau intellectuel des anthropiens anciens, on ne comprend pas pourquoi ils se donnaient tant de mal à tailler de beaux outils alors que la plupart du temps un bon éclat tiré d’un caillou permet d’avoir un tranchant qui ne vous coupe pas la main mais débite fort bien ce que l’on veut tailler. C’est une chose que beaucoup de préhistoriens ont remarquée et qui n’a pas reçu beaucoup d’explications. A l’acheuléen – ce qui remonte à 300000 ans à peine – les outils bifaces, qui sont de grosses amandes de silex en moyenne de la taille de la main, prennent progressivement une façon presque parfaite dans la forme et dans la manière dont sont disposés les retouches. Cette régularité, ce surcroit d’esthétique sur des objets qui devaient être tous strictement utilitaires, cela aurait-il pu être suscité s’ils n’avaient pas marqué le désir de faire quelque chose de bien ? [2]». L’explication est pourtant simple. Ces hommes ressentaient déjà de l’admiration pour la perfection et ils avaient besoin de produire du beau et non pas uniquement de l’utile. Sans admiration, nous n’aurions ni art, ni histoire, ni philosophie.

Excellence est le mot qui résume le mieux ce qui suscite en nous l’admiration lorsqu’il s’agit des personnes. C’est l’excellence qui les rend exemplaires, c’est-à-dire qui fait d’elles des modèles à imiter ou dont s’inspirer et qui les rend attirantes. Lorsque les personnes se tiennent droites et brillent, tels des phares, elles attirent à elles, sauf… les envieux.

L’envieux n’admire personne. Il ne fait pas de compliments. Par contre, il aime contrarier, dénigrer et critiquer, car la contradiction, le dénigrement et la critique donnent toujours un air de supériorité, à l’instar de l’indifférence, du mépris ou du sarcasme. C’est pourquoi, l’envieux les prise également.

Il n’y a pourtant pas loin de l’envie à l’admiration. Mieux, lorsque l’envie porte sur les qualités d’une personne telles que la beauté, l’intelligence, le brio ou la compétence, elle la suppose, car pour être enviable, il faut être admirable. Aussi l’envie peut être vue comme une admiration avortée. C’est ce qui fait dire à Victor Hugo : « Les méchants envient et haïssent ; c’est leur manière d’admirer »[3] ; ou à Kierkegaard : « L’envie est une admiration qui se dissimule. L’admirateur qui sent l’impossibilité du bonheur en cédant à son admiration prend le parti d’envier. [4] Faire percer l’admiration sous l’envie est un exercice diablement difficile mais ô combien salutaire.

Une formation à l’intelligence émotionnelle doit consacrer une place importante à l’admiration, à plus forte raison dans le monde du travail.

 


[1] André Malraux, Antimémoires, Paris, Folio, 1972, pp.427-428.

[2] André Leroi-Gourhan, Les racines du monde, Paris, Belfond, 1982, p.172.

[3] Victor Hugo, Post-Scriptum de ma vie, Neuchâtel, Ides et Calendes, 1961 (1901), p.13.

[4] Søren Kierkegaard, « Traité du désespoir », In Miettes philosophiques, Le concept de l’angoisse, Traité du désespoir, trad. Knud Ferlov et Jean-Jacques Gateau, Paris : Gallimard, collection Tel, 1990, p.439.