Sortir de l’illettrisme émotionnel

            Sans doute l’autiste est-il un « analphabète émotionnel » qui ne sait ni lire ni décrire ses propres émotions et celles des autres. Mais nous sommes tous plus ou moins des « illettrés émotionnels », c’est-à-dire que nous sommes incapables de les dépeindre avec précision pour deux raisons principales. La première tient à l’irréductible difficulté d’exprimer par des mots des émotions, la seconde au vocabulaire dont on dispose pour le faire.

Dans 1984, George Orwell imaginait un régime totalitaire qui s’attaquait à la langue en réduisant progressivement le nombre de mots dans le dictionnaire, ceci en vue de réduire l’étendue de la pensée et, ce faisant, la liberté intérieure. Syme, le fonctionnaire mettant au point le novlangue explique quel est son rôle : « Nous détruisons chaque jour des mots, des vingtaines de mots, des centaines de mots. Nous taillons le langage jusqu’à l’os. (…) Ne voyez-vous pas que le véritable but du novlangue est de restreindre les limites de la pensée ?[1]» Mais la réduction du vocabulaire ne gêne pas uniquement la pensée, elle limite la compréhension des émotions et, par conséquent, leur maîtrise. Moins on a de mots, moins on raisonne, mais aussi, moins on est en mesure de nommer ses émotions, de les analyser, et donc moins on est capable de les dominer et de s’en défaire. Antoine de Saint-Exupéry disait que : « l’homme n’est guère capable de ressentir que ce qu’il est capable de formuler »[2]. Un vocabulaire abrégé est autant la cause d’une limitation de la liberté intérieure sur le plan rationnel que sur le plan émotionnel, il entraîne donc non seulement une vie intellectuelle pauvre mais aussi une vie affective incontrôlable. La capacité à mettre des mots justes et précis sur ses émotions est donc une condition essentielle du contrôle des émotions par la raison. Dans cette perspective, la fréquentation de la grande littérature, de la philosophie et de la poésie contribue fortement à améliorer la compréhension de la vie émotionnelle car elles décrivent avec le plus de finesse les émotions et les comportements qui en dérivent.

Développer son intelligence émotionnelle nécessite donc d’enrichir son vocabulaire des émotions. Dans Intelligence émotionnelle 2.0., Travis Bradberry a réalisé un test auprès de plus d’un million de personnes pour rechercher les signes qui caractérisent un savoir-faire émotionnel aiguisé. Le premier signe qu’il mentionne est « un vocabulaire émotionnel diversifié »[3]. En conséquence, une formation à l’intelligence émotionnelle ne peut reposer uniquement sur les quatre émotions dites de base (joie, tristesse, colère, peur) ou même les six établies par Charles Darwin et confirmées par les travaux de Paul Ekman sur les expressions faciales (joie, tristesse, colère, peur, surprise, dégoût). Elle doit aussi inclure un enseignement sur l’admiration, la gratitude, l’envie, la jalousie, la honte, la culpabilité, l’orgueil, le mépris, l’indignation et la pitié. En tout, il faut compter pas moins d’une quinzaine d’émotions pour rendre compte de la vie affective. Il faut ensuite ajouter à chacune de ses émotions des degrés d’intensité. Ainsi, par exemple, la colère débute par l’agacement ou l’irritation et peut dégénérer en rage ou en fureur. Il faut aussi savoir distinguer entre celles qui paraissent voisines telles que, par exemple, l’envie, la jalousie et l’indignation. Enfin, il faut savoir établir les liens de causalité entre elles, car certaines émotions causent certaines émotions et en chassent d’autres. Ainsi, par exemple, l’envie ou la peur peuvent causer la tristesse, la colère ou la honte et chasser l’admiration ou la gratitude ; inversement, l’admiration et la gratitude peuvent chasser l’envie et causer la joie.

S’il est difficile de devenir un « lettré émotionnel », il est à la portée de chacun de devenir un illettré émotionnel averti et, peut-être, avisé.

 


[1] George Orwell, 1984, trad. Amélie Audiberti, Paris, Editions France Loisirs, V, pp.96-98.

[2] Antoine de Saint-Exupéry, Ecrits politiques 1939-1944, Gallimard, collection Folio, 1994, « La morale de la pente », p.497.

[3] https://www.huffingtonpost.fr/dr-travis-bradberry/18-signes-qui-montrent-que-vous-etes-emotionnellement-intelligen_a_23018813/